♥FAIRE FEU DE TOUTES LES VOIX
SUR RIEN N’EST SU D’AUDREY BONNET (D’APRÈS LE TÉMOIGNAGE DE SABINE GARRIGUES)

par Milène Lang, 16 octobre 2026


Retravaillant le premier livre de Sabine Garrigues paru en 2023 aux éditions Le Tripode, le spectacle rien n’est su d’Audrey Bonnet partitionne et distribue, en huit comédiennes et comédiens, la longue adresse d’une mère à sa fille, Suzon, tuée lors de l’attentat du Bataclan en 2015. Les générations s’inversent : au plateau, les comédiennes et comédiens, dont la jeunesse résonne avec celle de l’enfant disparue, prennent en charge la parole d’une mère terrassée par une mort pas comme il faut, abasourdie par la rupture dans l’ordre normal des choses et par l’injustice d’un brouillage généalogique où la transmission est rendue impossible. Là où Simon Roth, avec Erdal est parti faisait le choix d’une forme proche du théâtre documentaire, la metteuse en scène propose, au plateau, une partition des voix, des corps et des lumières qui renoue avec une forme de théâtralité plus marquée où l’horizontalité et l’universalité tendent à évider un témoignage situé, intime et personnel.

rien n’est su s’ouvre sur un plateau nu d’un orange flamboyant au-dessus duquel sont suspendus, au bout de leurs longs câbles noirs, micros et lampes, comme autant d’épées de Damoclès annonciatrices d’une mort faucheuse ou comme des larmes, lentes et douloureuses dont la marche a été interrompue, suspendue. Mais par quoi ? Par l’impossibilité même d’en expliciter l’origine, d’en sémantiser le cours, d’en remonter le trajet sinueux sur une peau qui suinte et marquée par la fatigue ? Par une blessure qui jamais ne sera tout à fait pansée ni pensée, comme la première phrase qui ouvre le spectacle : « Il y a cette balle qui traverse ton front » annonce d’emblée, par la douleur maternelle dont elle chargée, la porosité et la béance, ce vide que la poésie et les mots d’une mère cherchent à densifier ? Organisé de manière tri-frontale, le plateau se veut un espace de partage horizontal : réservant à la coulisse un lieu de refuge où sont posés des micros qui serviront au susurrement d’un souvenir heureux de la mère avec sa fille, lorsque le soleil estival resplendissait encore, la scénographie d’Yves Godin refuse toute idée d’enserrement, laissant toujours ouverte une trouée vers une rêverie, une brèche vers un peu de bonheur possible.

Se refusant à tout sensationnalisme – la couleur orange flamboyant remplace le rouge –, et s’inscrivant dans la lignée d’une tradition tragique antique, portée par la catharsis et une forme de bienséance et de retenue qu’impose peut-être l’actualité de la matière historique et sensible qu’elle convoque – les récents attentats du 15 novembre 2015 –, la pièce rien n’est su distribue la parole et les regards, entre les comédiennes et comédiens au plateau, et en direction du public. Les déplacements sont lents, la parole jaillit de l’un à l’autre des interprètes au plateau comme une parole irrésistible, comme le soubresaut d’une langue orpheline qui cherche à dire l’indicible et à se réinventer parce qu’elle ne sait pas traduire ce qui traverse le corps et les viscères. Pourtant, la partition – des voix et des corps – ne résiste pas à la durée : le dispositif perd rapidement de sa force, parce qu’il devient lui-même une mécanique ; il devient un protocole d’expérimentation qui ne laisse finalement plus grande place pour les nuances ténues et sourdes d’une parole éminemment poétique. Bien que distribuée, et malgré la générosité qui semble motiver cette nouvelle partition du texte, tendant à l’universalisation d’une parole située et intime, le spectacle, calibré, millimétré et, en un sens, didascalique, métamorphose, en lignes continues et en cercles qui se bouclent, l’errance et la recherche erratique d’une poésie de la douleur et du deuil qui peine à laisser affleurer la souffrance, peut-être plus grande encore, de la langue elle-même quand elle ne parvient pas à dire la douleur.  

Alors que rien n’est su revient sur les récents attentats du 13 novembre 2015, le spectacle cherche, notamment par le jeu des lumières et par une bande son aux notes électroniques, à construire une dramaturgie tragique qui, bien que reprenant presque tel quel le texte paru en librairie, recrée inévitablement des actes classiques. Ainsi, dans la dernière partie du spectacle la tension atteint son paroxysme : c’est le récit à proprement parler de la « nuit de guerre » et de chaos, dans laquelle l’autrice, la mère, évoque la recherche de sa fille disparue, d’un hôpital à l’autre de la ville. Alors en ligne droite, les comédiennes et comédiens n’échappent finalement pas à la spectacularisation d’une réalité qui échappe à la normale lorsqu’ils déclament d’une seule voix et à l’unisson ce passage. Décuplée car démultipliée, la voix dit alors une intensité nouvelle : le poème scande la rudesse et l’âpreté du réel, son absurdité et son incohérence. 

En saturant le plateau, près de deux heures durant, de la présence de l’intégralité des comédiennes et comédiens, comme un chœur antique qui porterait alors seul l’action tout comme son commentaire, la pièce tend à une universalisation qui élude et dilue jusqu’à certaines nuances des fragments du poème de l’autrice, notamment ceux qui reviennent sur la question algérienne. Si l’on saisit la volonté de traduire cette épreuve individuelle pour en faire une douleur et une souffrance que porte en réalité tout le corps social français, il n’en demeure pas moins vrai que le texte de Sabine Garrigues faisait de la forme fragmentaire autant d’occasions de laisser en suspens le jugement, de charger les blancs du texte d’une fonction à la fois musicale, heuristique, thérapeutique et même politique. Confiée à un chœur tantôt unanime tantôt disloqué, la parole poétique perd son individualité et est pour ainsi dire décrétée universelle : là où la catharsis antique faisait de l’émoi collectif et solidaire la conséquence d’une traversée individuelle au cœur des abimes et profondeurs du cœur humain, rien n’est su procède par induction poussive et met en péril l’expérience des sentiments et des sens que le poème maternel, heurté et anti-vatique, offrait au lecteur.


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Vu en septembre 2026 à la MC93 de Bobigny
En tournée jusqu'à avril 2027 à Arras, Brest  Rennes, Bordeaux.